Les États-Unis balancent entre l’urgence et la temporisation

Les États-Unis balancent entre l’urgence et la temporisation

Alors que de nombreux avis convergent pour dire que le Liban n’est pas actuellement en tête des priorités de la nouvelle administration américaine, qui laisse plutôt faire la France sur ce terrain-là, la visite du sous-secrétaire d’État pour les Affaires politiques David Hale, prévue cette semaine, devrait en principe apporter un éclairage supplémentaire quant à l’engagement américain sur le dossier libanais. À en croire les premières informations distillées, la visite du haut responsable américain, qui se rendra également dans plusieurs autres capitales arabes, devrait marquer la fin d’une mission entamée en 2018. Le diplomate vient en effet établir un dernier bilan de la situation libanaise et régionale, et soumettre son rapport à l’administration américaine avant de se retirer pour laisser la place à son successeur. La diplomate Victoria Nuland est pressentie pour remplacer M. Hale.

La valse des émissaires

Entre-temps, David Hale, qui connaît de fond en comble le dossier libanais pour avoir été ambassadeur à Beyrouth entre 2013 et 2015, devra paver la voie à son successeur après avoir examiné avec ses interlocuteurs locaux les possibilités de sauvetage qui restent, alors que le Liban est embourbé dans une crise économique des plus aiguës. Si l’emploi du temps et le programme des rencontres officielles n’ont pas encore été dévoilés, il reste que le diplomate américain a prévu de rencontrer les chefs de file politiques du 14 Mars ainsi que des personnalités de l’opposition pour sonder le terrain. À l’ordre du jour des sujets qu’il compte notamment examiner lors de ses entretiens officiels, un tour d’horizon de la question de la délimitation des frontières maritimes avec Israël et la situation au Liban-Sud, mais aussi de la pléthore de problèmes économiques et financiers qui plombent le pays.

Selon des sources informées, M. Hale, dont le gouvernement appuie jusque-là tacitement l’initiative française, n’est pas porteur de nouvelles idées pour extirper le Liban de l’engrenage fatal dans lequel il s’est enlisé. « Mais il vient avec un esprit d’ouverture pour entendre les parties et envisager les alternatives qui s’offrent », commente une figure importante de l’opposition.

La visite de David Hale interviendra quelques jours après la visite du ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Choukri et celle du secrétaire général adjoint de la Ligue arabe Houssam Zaki, qui se sont succédé à Beyrouth pour s’enquérir de la situation, dans l’espoir de pouvoir contribuer à une sortie de crise, à laquelle œuvre également la France depuis des mois. Sans succès. Étant donné l’ampleur du blocage actuel et la polarisation aiguë qui s’ensuit, peu d’analystes disent s’attendre à ce que la tournée de David Hale puisse engendrer un réel sursaut. « La valse des émissaires et diplomates se poursuit, les visites de Saad Hariri (Premier ministre désigné) dans la région et bientôt au Vatican sont vaines et inutiles, alors que le Liban vole en éclats », commente un chef de file politique libanais. Huit mois après la démission du cabinet de Hassane Diab, la formation d’un nouveau cabinet est toujours bloquée par le rude bras de fer entre Michel Aoun et Saad Hariri.

Un regain d’intérêt ?

Dans un commentaire partagé sur les réseaux sociaux, le président de l’Institut du Moyen-Orient (The Middle East Institute – MEI) aux États-Unis, Paul Salem, évoquait hier sa vision de la nouvelle approche américaine à la lumière des derniers développements au Liban. Selon lui, il y a actuellement « un début de regain d’intérêt de la part des États-Unis pour le Liban, dû à une prise de conscience américaine que l’effondrement total du pays est quasi imminent et risque incessamment d’entraîner l’armée dans son sillage ». Un scénario catastrophe qui ressemble tragiquement à celui qui avait précédé l’effondrement de l’Irak que l’administration américaine voudrait vraisemblablement éviter pour le Liban.

Washington craint en effet que l’instabilité croissante au Liban n’expose le pays, dans un avenir proche, à une résurgence des groupes sunnites radicaux comme Daech et el-Qaëda, ce qui entraînerait, par réaction, une mainmise totale du Hezbollah sur le pays. Un cas de figure tout aussi alarmant pour l’Europe qui craint un afflux massif de réfugiés syriens et palestiniens à ses frontières.

C’est d’ailleurs l’une des raisons principales qui explique l’étroite coordination, voire « l’harmonisation des mesures », entre le département d’État, d’une part, et l’Europe et les pays du Golfe, d’autre part, en ce qui concerne le Liban, souligne Ziad Sayegh, expert en politiques publiques. La redynamisation de la diplomatie américaine serait dès lors devenue incontournable, alors que le Liban est à un moment charnière où tout pourrait basculer dans le chaos.Dans le cas où Washington serait disposé à faire quelque chose au Liban, c’est l’opération de sauvetage économique qui devrait figurer au premier plan de ses préoccupations pour le moment, croit savoir Paul Salem. La phase politique à proprement parler, c’est-à-dire le changement des figures de la classe dirigeante actuelle, relèverait d’une échéance ultérieure à examiner en 2022, année électorale par excellence. L’année prochaine au Liban sera marquée, normalement, par des élections municipales, des législatives et un scrutin présidentiel.

Même si personne ne s’attend à des miracles, la visite de David Hale dans la région pourra au moins donner un avant-goût de ce que la politique américaine au Proche-Orient, et au Liban en particulier, est appelée à devenir à court et peut-être à moyen terme.

« Ce sont deux camps distincts qu’il faut identifier au sein de l’administration américaine, commente Hassan Mneimné, chercheur au même Middle East Institution. Il y a d’abord la nouvelle équipe du président Joe Biden, soucieuse de la stabilité au Liban et donc plutôt en faveur du compromis. Elle n’est d’ailleurs pas pressée. Et ceux qui, comme David Hale, plus rompus aux sinuosités de l’arène locale, sont persuadés qu’on est dans l’urgence et qu’il ne faut plus attendre, chaque opportunité ratée étant un pas de plus vers l’effondrement. »

Source: Orient le jour