Mohammad Hassan el-Amine, un homme d’ouverture à la sensibilité profondément arabe

Mohammad Hassan el-Amine, un homme d’ouverture à la sensibilité profondément arabe

Arraisonnée idéologiquement par le Hezbollah, et dans une moindre mesure par le mouvement Amal, la communauté chiite reste riche de figures remarquables par leur érudition et l’ampleur de leur réflexion. Mohammad Hassan el-Amine, qui s’est éteint samedi à l’âge de 75 ans de complications liées au Covid-19, faisait partie de ces défenseurs du pluralisme et de la liberté d’opinion et d’expression dont la parole comptait et dont l’empreinte sur la culture nationale demeurera. Les réseaux sociaux témoignaient hier de l’émotion créée par sa disparition.

Né à Chacra (Bint Jbeil) en 1946, Mohammad Hassan el-Amine est d’abord le disciple de son propre père, Ali Mahdi el-Amine, dans les domaines classiques de la culture arabe et islamique. Il rejoint en 1960 Najaf en Irak, où il s’inscrit à la Faculté de jurisprudence, dont il sera diplômé en 1967, première étape d’études jurisprudentielles qui ne s’achèveront qu’en 1972. Il entre ensuite au Liban et entame une carrière de juge chérié jaafarite qui le conduira de Tyr à Saïda et enfin à la Cour suprême où il était toujours en poste à son décès.

Parallèlement à son activité de juge, Mohammad el-Amine était un homme de sciences ouvert et un poète de haute lignée à la sensibilité arabe très marquée, qui semble avoir hérité de son père sa vaste culture, sa maîtrise de la langue et son savoir-faire. Auteur d’innombrables articles dans des revues culturelles à Najaf et au Liban, son jugement était aussi redouté qu’attendu par son cercle de compagnons qui comptait dans ses rangs Hani Fahs et Samir Frangié.

De ses ouvrages, on retient surtout : Sociologie arabo-islamique ; Critique de la laïcité et de la pensée religieuse ; Entre nationalisme et islam ; Islam et démocratie ; Contributions à la critique arabe ; Situation juridique de la femme entre constantes et changement ; Droits et devoirs des femmes musulmanes au Liban (ouvrage collectif) ; Le martyr de l’Imam Sayyed Mohammad Baqer al-Sadr ; La Transcendance de soi et l’Immortalité du don. Il avait transmis à un fils journaliste, Ali, son amour de la phrase et du Liban ; un amour qui donna à ce dernier le courage de se présenter aux dernières législatives, avant d’être harcelé, agressé et forcé de se retirer, faute de responsables assez courageux pour lui rendre justice.

Au sein de la société libanaise, Mohammad Hassan el-Amine a notamment opposé un interdit religieux à l’engagement militaire des chiites en Syrie. « Le destin des chiites est d’être avec les opprimés contre l’oppresseur », avait estimé l’uléma, dans le cadre d’un entretien accordé à la Future TV dont L’Orient-Le Jour s’était fait l’écho. « Les chiites étaient avec toutes les révolutions arabes : en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et à Bahreïn. Qu’est-ce qui est différent en Syrie ? Ma question au Hezbollah et à tous ceux qui pensent qu’il est du devoir des chiites de se battre en Syrie est la suivante : “Comment les chiites peuvent-ils accepter de se battre aux côtés d’un régime et contre un peuple ?” », s’était-il interrogé ce jour-là.

L’espoir du printemps arabe

« J’appelle le Hezbollah à ne pas perdre l’honneur gagné à travers la résistance », avait imploré Mohammad Hassan el-Amine dans le même entretien. Il avait notamment investi un grand espoir dans le printemps arabe, où il avait vu l’espoir « d’une sortie du despotisme et de la pensée takfiriste ». Prônant la distanciation à l’égard du conflit syrien, il avait établi une relation de cause à effet entre l’apparition des courants islamistes au sein de la révolution syrienne et la persistance du régime syrien à réprimer violemment les manifestations pacifiques.

C’est ce même rapport que Mohammad Hassan el-Amine avait établi sur le plan interne libanais. Il avait minimisé les risques de discorde confessionnelle sunnito-chiite, qualifiant le 7 mai 2008 de « journée maudite qui a laissé ses blessures dans le corps de Beyrouth, de Saïda et de la communauté sunnite ». Il n’en avait pas moins estimé que « le phénomène Assir est l’un des résultats de cette journée ».

Dans un entretien réalisé pour commémorer le début de la guerre de juillet 2006, Mohammad Hassan el-Amine avait affirmé : « Je ne crois pas dans les victoires qualitatives contre Israël, mais seulement dans un rééquilibrage des forces par les moyens pacifiques. »

L’uléma chiite aspirait ainsi à une confrontation pacifique avec l’ennemi, que seul un éveil citoyen arabe est susceptible de permettre : « Nous ne sacralisons pas le moyen de la guerre en soi et nous œuvrons pour des solutions pacifiques et justes, où qu’elles se trouvent, pour autant que cette option s’aligne sur nos valeurs, notre pensée et notre religion », avait-il dit.

Il croyait à l’adage antique selon lequel « Si tu veux la paix, prépare la guerre », un axiome qui résume en quelque sorte le concept de « paix armée ». Sinon, expliquait-il en substance, ce seront des rapports de subordination que la paix éventuelle viendra maquiller. Mais, ajoutait-il, « la guerre ne se prête ni à l’expérimentation ni aux paris chanceux. La décision de la guerre ne doit être prise que lorsque les conditions de cette guerre sont réunies ».

Source: Orient le jour