Au Liban-Sud, un projet d’installation de caméras de surveillance affole le Hezbollah

Au Liban-Sud, un projet d’installation de caméras de surveillance affole le Hezbollah

Depuis une dizaine de jours, ce ne sont pas les survols israéliens quasi quotidiens qui inquiètent le plus la population au Liban-Sud, mais la nouvelle décision prise par la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) d’installer un système de surveillance plus efficace dans la région. Dès qu’elle fut ébruitée, cette mesure décidée dans les plus hautes sphères de l’ONU, à New York, a provoqué une levée de boucliers de la part des habitants du Sud, soutenus ou même encouragés par le Hezbollah qui refuse catégoriquement que les règles du jeu soient modifiées sur un territoire qu’il considère comme étant sa chasse-gardée. À Kfarkila comme dans d’autres villages longeant la frontière avec Israël, les habitants, épaulés par les autorités locales, sont sortis pour protester contre cette initiative à la mi-avril. « Nous considérons que c’est une provocation », indique à L’OLJ le président de la municipalité de Mayss el-Jabal, Abdel Menhem Choucair. Le mouvement de protestation a contraint la Finul à suspendre le projet momentanément, le temps de trouver un accord avec la population locale, mais aussi et surtout avec le Hezbollah, principal décideur sur le terrain.

Présente au Liban depuis 1978, la Finul compte quelque 10 500 Casques bleus. Elle surveille depuis 2006 la frontière libano-israélienne en coordination avec l’armée libanaise et veille à l’application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée après la guerre ayant opposé Israël au Hezbollah en 2006. « Le projet d’installation des caméras avait déjà été discuté à New York en juin 2020, soit à peu près deux mois avant le renouvellement du mandat de la Finul », explique le porte-parole de la Force onusienne, Andrea Tenenti. En août 2020, des débats houleux avaient eu lieu au Conseil de sécurité, puisque certains membres, en particulier les États-Unis, n’étaient pas favorables à la prorogation du mandat des Casques bleus.

Washington finance en grande partie la mission et refuse que celle-ci se poursuive si ses moyens ne sont pas renforcés. L’administration Trump, au pouvoir à l’époque, voulait durcir sa politique à l’égard du Hezbollah. « À quoi sert la Finul si nous sommes dans le cas de figure du “business as usual” et que le Hezbollah continue d’avoir une marge de manœuvre quasi totale dans cette région ? » s’interroge l’officier à la retraite, le général Khalil Hélou. Selon lui, l’administration américaine ne veut plus payer pour rien, en tout cas plus payer sans garantie d’une application plus efficace de la résolution 1701 et de son corollaire, la 1559, qui évoque, à moyen terme, le désarmement de toutes les milices libanaises, dont le Hezbollah.

Le Conseil de sécurité a fini par proroger le mandat des forces multinationales à l’unanimité, à condition que soient revus et corrigés certains moyens mis à la disposition des Casques bleus, de sorte à rendre leur mission plus efficace. Le Conseil s’est référé à un rapport d’évaluation de la mission onusienne préparé en amont, en juin 2020, par le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres et adopté en mars 2021. Ce document, que L’OLJ a pu consulter, recommande notamment l’usage d’une technologie plus sophistiquée tels que les caméras thermiques, des jumelles à vision nocturne et des drones. Seules les caméras et les jumelles ont été retenues, selon une source onusienne, l’idée des drones ayant été abandonnée en cours de route, probablement pour les mêmes raisons qui ont suscité la paranoïa du parti chiite.

Décision unilatérale ?

Dans les milieux proches du Hezbollah, la suspicion est à son paroxysme et on assure à qui veut l’entendre que le projet ne passera pas. L’affaire a déjà créé une controverse alors que le matériel n’a même pas encore été acheté à ce jour, selon les informations obtenues par L’Orient-Le Jour. Le parti chiite laisse entendre que la décision a été prise unilatéralement et sans l’assentiment de l’armée. Pourtant, la Finul affirme que non seulement l’armée a été mise au courant, mais également tous les officiels libanais, puisqu’une délégation onusienne s’était déplacée au Liban lorsque le rapport était en cours d’élaboration. Même le chef du Parlement, Nabih Berry, en avait été informé, peut-on lire dans le rapport. Le Hezbollah conteste cette version des faits et accuse la Finul d’avoir agi à sa guise. Une source proche du parti dément auprès de L’OLJ que le commandant en chef de l’armée, le général Joseph Aoun, ait été mis au courant.

Du côté de la Finul, on affirme que ces appréhensions ne sont pas justifiées. « Ce nouvel équipement sera uniquement utilisé dans les zones non résidentielles tout au long de la ligne bleue. Il sera destiné à doter les militaires d’une technologie un peu plus sophistiquée, ce qui leur permettra d’une part de mieux se protéger et d’autre part d’accomplir leur mission d’observation plus efficacement », dit Andrea Tenenti. « L’installation des caméras est importante pour nous permettre d’effectuer sérieusement nos enquêtes lorsque les incidents surviennent à un endroit où nous n’avons aucune présence », ajoute-t-il, en référence à la série d’incidents survenus à la frontière et dont certains ont pu être extrêmement alarmants. Ce fut notamment le cas lors de l’incident de juillet dernier lorsque des accrochages ont eu lieu de part et d’autre de la frontière, sans que l’on puisse comprendre quelle en était réellement la cause. Israël avait alors évoqué une « tentative d’infiltration terroriste » aussitôt démentie par le Hezbollah.

« C’est un service rendu à Israël. Tout le reste, c’est du blabla »

Depuis 2017, la Finul a dû faire face à plusieurs incidents qui, souligne le rapport d’évaluation, ont affecté la liberté de déplacement de ses unités et restreint leur accès à plusieurs zones. « Nous n’avons aucun mandat pour surveiller l’intérieur des villages ou les résidences privées », avait rappelé, le 11 avril dernier, le commandant en chef de la Finul, le général Stephano Del Col. Mais rien n’y fait. Pour le Hezbollah, les caméras répondent à une mission d’espionnage. Un avis que les médias proches de la formation ont déjà largement véhiculé. Si le bureau de communication du parti chiite refuse de commenter officiellement l’affaire, dans ses milieux proches on répercute l’appréhension de ce dernier et de la population du Sud en général. Pour le président de la municipalité de Mayss el-Jabal, ces caméras sont « une atteinte à la vie privé des habitants et aux mœurs locales ».

Un proche du Hezbollah, qui a souhaité garder l’anonymat, accuse également la Force multinationale d’avoir fait voler des drones dans la région placée sous sa supervision. « L’armée les a immédiatement prévenus en leur expliquant à quel point ce sujet est sensible », dit la source. « Israël a déjà installé du côté adjacent à Nakoura un système de surveillance comprenant des caméras et un matériel d’écoute de loin plus sophistiqué que les caméras que compte installer la troupe de maintien de paix », dit le proche du Hezbollah. Sauf que le parti de Dieu est persuadé que la Finul est de connivence avec Israël et œuvre à lui fournir le complément d’informations dont l’État hébreu a besoin. « C’est un service rendu à Israël. Tout le reste, c’est du blabla », dit un analyste proche du parti chiite, qui a souhaité garder l’anonymat.

Depuis un certain temps, « les habitants remettent de plus en plus en cause l’impartialité de la Finul, ce qui affecte la mission de manière négative », peut-on lire encore dans le rapport onusien. Or, et c’est là où les choses se compliquent, l’armée, qui reste un intermédiaire incontournable sur l’échiquier des relations entre les différents acteurs au Liban-Sud et l’interlocuteur privilégié auprès du Hezbollah, n’a publié aucune clarification à ce jour, laissant la voie ouverte à toutes sortes d’interprétations. Contrainte de coopérer avec la Force onusienne tout en protégeant sa relation avec le parti chiite, la troupe tente de tirer son épingle du jeu en cherchant une solution viable pour tout le monde.

Selon des informations obtenues par L’OLJ, des pourparlers ont actuellement lieu entre des représentants de l’institution miliaire, de la Finul et du Hezbollah pour trouver une solution. Alors que certains insistent pour dire que l’armée ne peut que s’acquitter de ses obligations à l’égard de la Finul, une source proche de l’organisation onusienne rappelle que la mission de la force multinationale a été conclue sous le chapitre VI et non sous le chapitre VII, bien plus contraignant. « Par conséquent, rien ne peut être fait sans l’accord des autorités en place », résume la source.

Source: Orient le jour